Historique de l'implantation à SPb

L'Institut français à Saint-Pétersbourg, fruit de l'aspiration à un rapprochement scientifique avec différents pays du monde se manifestant clairement au début du siècle précédent en France, fut fondé par Paul Doumer. Homme politique de première importance du début du XXème siècle aux talents d'organisateur d’envergure, il exerçait également son influence dans le monde des affaires. Il occupa plusieurs postes ministériels et fut élu président de la République en 1931.

En janvier 1911, Doumer vint à Saint-Pétersbourg en tant que représentant du monde français des affaires, tout en mûrissant le projet de fondation à Saint-Pétersbourg d'un Institut français. Doumer réussit à intéresser d'importants groupes industriels et financiers à son projet ainsi qu’à opérer un travail d'éclaireur dans les plus hautes sphères des deux pays. En février 1911, à son retour en France, Doumer réunit trois groupes distincts amenés à entrer dans le Comité de patronage de l'Institut :d'un côté, les hommes politiques, de l'autre, des directeurs d'établissements d'enseignement, ainsi que l'élite du monde des affaires.

Le nouvel établissement devait être un institut d'études, un foyer de recherches avec trois sections : Russe et littérature russe ; Histoire ; Archéologie et histoire de l'art. Le programme des recherches ne se limitait pas à la langue et à la culture russes mais pouvait s'étendre aux populations allogènes de l'empire russe et à tous les Slaves. L'Institut devait également être un centre d'informations sur l'enseignement supérieur en France. D'une façon ou d'une autre, ce sont des fonctions qu'exerce aujourd'hui l'Institut français de Saint-Pétersbourg : on y prête assistance aux chercheurs français qui arrivent à Saint-Pétersbourg et à ceux qui souhaitent obtenir des renseignements sur les établissements d'enseignement français. La troisième fonction de l'Institut était de proposer à un auditoire russe des cours réguliers dans différentes disciplines avec des professeurs français en Russie même, et simultanément, une alternative au système russe d'enseignement supérieur, non encore affranchi de limites à caractère social, religieux, national et ayant trait à la différence des sexes. Mais en France, il fallait parler de ce sujet à mi-voix, car les doyens de l'université de Paris étaient opposés à la création d'un institut susceptible de devenir un concurrent de la Sorbonne. Ce secteur est dévolu aujourd'hui avant tout au Collège Universitaire Français de Saint-Pétersbourg mais l'Institut français mène également une politique active de conférences.

Un projet concernant le futur personnel de l'Institut français fut alors conçu à la fin de 1910 et destinait Louis Réau à être directeur. Celui-ci faisait partie de nombreuses sociétés scientifiques et d'académies du monde entier et lauréat de nombreux prix scientifiques. Paul Doumer parvint en deux mois à créer l'Institut français en tant qu'établissement, avec une administration, une documentation, etc. Il réussit à faire naître à travers la presse une opinion favorable à l'Institut. De grands groupes financiers et industriels devinrent les mécènes de l'Institut français et les ministres de l'Instruction publique, des Affaires étrangères et des Finances français décidèrent de soutenir financièrement l'activité de l'Institut français de Saint-Pétersbourg. Les organisateurs espéraient que les premières conférences se tiendraient déjà au printemps 1911.

Mais en mai 1911, l'Institut français n'existait encore que sur le papier. L'ouverture d'un tel établissement en Russie ne pouvait se faire sans le consentement des autorités russes. En principe, Doumer s'était assuré du soutien de l'Empereur en personne mais on exigeait une autorisation formelle des " organes compétents ". Le ministre de l'Intérieur considérait en effet la création de l'Institut comme " une tentative camouflée d'implantation de la maçonnerie en Russie " et trouvait nécessaire d'introduire dans le projet de statuts de l’Institut des corrections afin de le placer sous le contrôle des autorités russes. L'intention de l'Institut de s'occuper de la culture des peuples allogènes de l'Empire l'inquiétait. Cependant le ministre de l'Instruction publique assura que les personnes se trouvant à la tête de l'Institut français disposaient des meilleures références. La décision fut portée devant le conseil des Ministres qui décida que des statuts spécifiques devaient être établis pour l'Institut, et que cette question demandait " la plus grande prudence, afin que l'effort pour garantir la Russie contre le danger maçonnique, ne cause pas de gênes inutiles à cette institution, qui est incontestablement honorable par la conception et dont on sait qu'elle rencontra un écho tout à fait favorable de la part du gouvernement russe ".

Le 2 avril 1912, le comité de patronage russe de l'Institut élabora un projet de statuts d'une  Société franco-russe se composant de membres fondateurs, honoraires et effectifs, et de membres-correspondants, sous l'appellation d' " Institut français de Saint-Pétersbourg ". La société était dirigée par une assemblée générale et par un conseil comprenant cinq membres, un secrétaire et un trésorier. Il élisait un président et un vice-président. Le conseil rendait compte de son travail au ministre de l'Instruction publique, qui était libre de fermer la société. La société ainsi constituée pouvait entrer en contact avec le comité, formé à Paris pour l'organisation à Saint-Pétersbourg d'un Institut français, ainsi qu’organiser des réunions, des conférences, des excursions, des bureaux de renseignements, des expositions d'œuvres d'art, une bibliothèque, des cours de français, enseigner différentes sciences, éditer un organe périodique et différents travaux de recherche.

C’est seulement à l'été 1912 que fut obtenu l'accord de toutes les parties concernées. En vérité l'Institut existait déjà depuis une année ! Son inauguration avait eu lieu en octobre 1911 en présence de nombreux représentants en vue de la science russe et de l'art, des hauts responsables ainsi que des journalistes. À partir de juillet 1911, L. Réau s’était mis en quête d'un appartement pour l'Institut. Le contrat de bail des locaux au 13, rue Gorokhovaya fut signé en septembre. Dans le même immeuble étaient installés les bureaux de l'Alliance Française et de la chambre de commerce franco-russe.

Pour la première année d'existence de l'Institut, cinq chercheurs reçurent une bourse. Il fut décidé de publier les résultats de ces recherches et d'autres encore, sur la Russie et la culture russe, dans la série " La Bibliothèque de l'Institut français de Saint-Pétersbourg ". En premier fut publié un livre de J. Patouillet, qui devint par la suite second directeur de l'Institut français.

Les conférences à l'Institut débutèrent dès fin octobre. On mit sur pied encore deux sections : Histoire de la littérature française et Histoire de la culture et de l'art. Le coût de l'enseignement était relativement bas. Les étudiants avaient exprimé le souhait d'étudier l'histoire de la langue, qui avait été exclue du programme de l'Institut sous la pression de l'université de Paris. Ce fut possible dès 2012. On introduisit aussi des examens pour évaluer les succès de l'enseignement. Au vu des résultats obtenus, on délivrait un diplôme de l'Institut.

En dehors des conférences, durant la première année de son existence, l'Institut français organisa une seule manifestation culturelle. Il s'agit de l'exposition "Cent ans d'art français" (1812-1912). L'idée de cette exposition vint à L. Réau, qui se tourna vers les collectionneurs d'art français en les priant de venir exposer les œuvres de leurs collections à Saint-Pétersbourg. S'y ajoutèrent des tableaux provenant des musées français, et de toute une série de palais impériaux russes. Selon L. Réau, cette exposition fut " l'Exposition d'art français la plus importante qui ait jamais été réalisée à l'étranger " et de surcroît la plus grande exposition de ce type en Russie. Cet événement fut le premier fruit d'une coopération entre la France et la Russie dans le domaine de la culture, but de la création de l'Institut français de Saint-Pétersbourg.

L. Réau quitta l'Institut français en 1913. À sa place fut nommé Jules Patouillet. Une modification du contenu des enseignements se fit sentir en faveur de l'enseignement du français. Mais si les cours proposés par l'Institut dispensaient un enseignement de qualité aux futurs professeurs de français, le diplôme qu'il délivrait n'était pas reconnu en Russie. C'est pourquoi M. Patouillet s'adressa aux autorités russes pour demander la reconnaissance du diplôme de l'Institut. Une deuxième demande du directeur fut une demande d'aide financière, sous quelque forme que ce fut, de la part du gouvernement russe. En effet, l'Institut français manquait de moyens pour développer davantage son activité. Et ce n'était pas un hasard si d'année en année le prix de l'enseignement augmentait. Est-ce que ce n'était pas là la raison du départ si rapide de L. Réau du poste de directeur de l'Institut ? Réau avait compris que si l'Institut français était contraint de faire des bénéfices pour pouvoir survivre, il n'était pas permis d'espérer atteindre les buts pour lesquels il avait été créé.

Les difficultés inhérentes au caractère indéterminé, semi-privé, semi-étatique, de l'établissement ne firent que s'accroître pendant la période de guerre. Tous les professeurs de l'Institut français étaient jeunes, tous en âge d'être appelés. L'Institut cessa pratiquement de jouer un rôle de centre de recherches slavistiques et de centre culturel français. Patouillet fut contraint de diffuser des brochures et des livres pour renforcer chez ses alliés les sentiments amicaux envers la France.

Patouillet tenta par tous les moyens de consolider les contacts avec les savants russes et les établissements russes d'enseignement. L'Institut français petit à petit se transforma en un lieu de rencontres d'intellectuels russes et français, de professeurs et de gens d'autres professions encore, séduits par l'idée du rapprochement des deux pays, surtout sur le terrain des contacts scientifiques. Naquit l'idée de fonder un institut russe à Paris. La collaboration intellectuelle des deux pays donnerait l'impulsion pour la naissance d'œuvres plus accomplies. Des représentants de chaque peuple apporteraient dans la recherche scientifique les particularités de leur génie national. Le résultat de cette coopération serait une meilleure compréhension mutuelle entre les peuples.

Au plus fort des événements révolutionnaires, des conférences et des réunions publiques étaient toujours organisées à l'Institut français. Mais bientôt les difficultés gagnèrent aussi ses murs, derrière lesquels on avait si longtemps pensé et rêvé au rapprochement des deux peuples. En 1918, le directeur de l'Institut français et la moitié de son personnel se rendirent à Moscou sur ordre de l'ambassadeur de France en Russie qui s'apprêtait lui aussi à se rendre à Moscou. Il n'était plus question de réaliser des projets de rapprochement entre les deux pays, au moins dans un avenir proche. L'Institut français cessa d'exister comme établissement de recherche et d'enseignement. Mais les gens qui l'avaient créé ne disparurent pas. André Mazon, qui avait compté parmi les premiers stagiaires à l'Institut français de Saint-Pétersbourg consacra beaucoup de temps et d'efforts à la coopération intellectuelle entre la France et la Russie qui était déjç devenue l'U.R.S.S. Le comité pour les liens scientifiques avec la Russie envoyait régulièrement des publications scientifiques françaises dans les bibliothèques de l'Union soviétique, tandis que l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S.enrichir la bibliothèque de l'Institut d'Études Slaves. A. Mazon s'occupa également de poursuivre la parution de la " Bibliothèque de l'Institut français de Saint-Pétersbourg ". Bien que l'Institut n'existât plus à l'intérieur des frontières de feue la Russie, il n'arrêta pas son activité et devint, avec la disparition de Pétrograd, l' " Institut français de Léningrad ". La série de ses publications se poursuivit jusqu'à ce qu'elle change son nom en " Bibliothèque de l'Institut d'Études Slaves ". La liquidation formelle de l'Institut français de Léningrad ne fut effective que dans les années 1950, quand le trésorier de l'Institut liquida ses comptes.