L'interculturel, entre France et Russie

La situation de l'enseignant de français en Russie peut paraître paradoxale : le plus souvent russe, il enseigne à des élèves qui sont, eux aussi, russes. Pourtant, en tant qu'enseignant de langue, il ouvre le cours sur un ailleurs, celui de la France, et même, plus largement, de la francophonie. Comment transmettre une culture non-maternelle ? Ce parcours pédagogique invite les enseignants russes de français à faire retour sur leur propre culture, mais aussi sur leurs représentations de la culture française, pour devenir progressivement des passeurs, capables d'aller et venir librement entre la France et la Russie et d'inviter leurs élèves à ce même voyage.

La prise en compte de la dimension interculturelle en classe de langue répond à trois objectifs :

  • un objectif communicationnel : les éléments culturels sont des éléments essentiels pour comprendre les énoncés et les textes, mais aussi pour en produire. Ils ont partie liée avec l'allusif et l'implicite, qui jouent un rôle fondamental dans la communication.
  • un objectif pragmatique : ils participent à la préparation à la mobilité, qu'elle soit touristique, étudiante ou professionnelle, et à toutes les formes de rencontres.
  • un objectif humaniste : les langues étrangères constituent l'un des lieux privilégiés, au côté d'autres disciplines, comme la littérature, l'histoire, la géographie, la philosophie, les sciences économiques et sociales, où les jeunes sont amenés à élaborer leur réflexion sur le monde qui les entoure, sur les relations entre les hommes et sur leur propre identité.

 

1. Culture, cultures...

 

Le sens des mots "culture", "civilisation" a pu varier dans l'histoire, il change même d'un chercheur à l'autre, chaque sociologue, chaque anthropologue, chaque ethnologue, chaque sémioticien s'attachant à définir son objet, son propre champ de recherche et ses propres perspectives. On relève toujours néanmoins une tension entre universalité et relativité des cultures, entre le point de vue intérieur qu'on porte sur sa propre culture, et le point de vue extérieur qu'on porte sur celle des autres. L'objectivité apparaît comme un leurre : on regarde toujours à partir de soi la culture est immanquablement un champ traversé de valeurs.

Trois constats s'imposent ici :

- l'identité culturelle de chacun se construit au croisement de plusieurs cultures, de plusieurs identités (la nationalité, la religion, la catégorie socio-professionnelle, les études, la ou les langue(s) qu'on parle, l'histoire nationale, familiale et individuelle)... et ces identités multiples constituent une richesse tant qu'on les laisse dialoguer librement en soi, comme le rappelle Amin Maalouf dans son essai Les Identités meurtrières [voir notre article pédagogique dédié].

- il importe de tout d'abord "regarder [sa] propre culture dans un miroir avant d'observer par la fenêtre les autres cultures", comme nous y invitent Martina Huber-Kriegler, Ildikó Lázár et John Strange dans leur manuel de communication interculturelle intitulé Miroirs et fenêtres.

- la distinction entre culture anthropologique et culture savante, aussi productive a-t-elle pu être pour permettre aux enseignants de sortir d'un enseigment statique, objectivé, de la "civilisation", doit désormais être dépassée. Il importe d'une part de susciter des réflexions dynamiques, à partir notamment d'une interrogation sur l'espace et le temps, d'autre part de proposer des supports qui portent en eux-mêmes ce dynamisme des représentations, qui les interrogent et les amènent à dialoguer. Or les formes artistiques, cinéma, bande dessinée, littérature, arts visuels, portent en eux cette ouverture du sens, travaillent la polysémie et confrontent les points de vue. Une activité menée à partir des courts récits de La Première Gorgée de bière de Philippe Delerm permet d'ne prendre conscience.[accéder au texte intégral] [accéder à une sélection de textes annotés pour la classe de FLE] [accéder à une activité pédagogique proposée par une enseignante de FLE].

 

2. Langue et culture

 

La langue et une partie de la culture. Elle est aussi ce qui permet leur élaboration et leur transmission. L'étude des emprunts frnaçais au russe est intéressante : elle permet à la fois de dessiner une histoire des relations franco-russes et de montrer comment les stéréotypes autour d'une culture se constuisent : du moujik attablé devant son samovar et son bortch dans son isba aux victimes des pogroms et du goulag vivant sous la menace de kalachnikovs... La langue véhicule les stéréotypes et les fige.

Quelques mots français empruntés au russe (source, Le Petit Robert 1996)

Astrakan (1775), Balalaïka (1768), Bérézina (1980), Blinis (1883), Bortsch (1863),  Chapka (1575), Cosaque (1578),  Datcha (1849), Douma (1831), Goulag (1974),  Isba (1797), Kalachnikov (1972), Kolkhoze (1935), Léninisme (1917), Mir (1859), Oukase (1774), Perestroïka (1986), Pogrom (1903), Samizdat (1960), Samovar (1843), Soviet (1917), Spoutnik (1957),  Taïga (1905), Télègue (1812), Touloupe (1780), Toundra (1843),  Troïka (1856), Tsar (1607), Verste (1759), Vodka (1829)

La langue est aussi, plus profondément, ce qui façonne notre rapport au monde. Luba Jurgenson s'interroge dans son essai Au lieu du péril sur la manière dont ses deux langues influent sur son corps, sur sa pesanteur et son mouvement. Rouka n'est ni bras ni main. Le genre prêté aux mots leur donne déjà sens : la baleine française incarne souvent la féminité protectrice, tandis que le кит russe est tout entier virile puissance.

 

3. Héritages

 

Le mot "pays" apparaît en français au Xe siècle avec le sens de "région géographique habitée, plus ou moins nettement délimitée". Le pays dans lequel on a grandi, avec ses limites variées, joue un rôle essentiel dans la constitution de l'identité de chacun. Joachim du Bellay célèbre le "Loir gaulois" dans son célèbre sonnet "Heureux qui comme Ulysse". Le motif de ce poème permet à Henri Colpi de faire chanter à Georges Brassens la Camargue. plus au Nord, la chanson de Frédéric Bérat, "Ma Normandie", est devenu l'hymne de cette région.

On lira avec profit également les textes de la section "PARTIR…REVENIR, ALLER-RETOUR, ALLER SANS RETOUR." de l'Anthologie préparée par Bernard Magnier : 1990 – 2015 : 25 ANS, 25 TEXTES DE L’AFRIQUE FRANCOPHONE AU SUD DU SAHARA ET DE L’OCÉAN INDIEN. Dialogue, décentrement, tensions, ces textes invitent à regarder la France autrement, et à réfléchir à ses représentations et mises en scènes dans l'écriture littéraire.

 

4. Paysages

 

"Mon village, au clocher, aux maisons sages" chante Charles Trénet lorsqu'il cherche à évoquer la "douce Francehttps://www.youtube.com/watch?v=kbQ5e5wt60s" de son enfance. Cette image est à bien des égards le prototype du paysage français, tel qu'on l'analyse dans les classes de France. Le paysage est lui aussi traversé de valeurs : dans Tous au Larzac, l'un des protagonistes évoque le propos d'un journaliste selon lequel l'épisode même du Larzac n'aurait pas eu le même impact sur la population française s'il s'était agi de cochons dans une plaine boueuse. La beauté des paysages larzaciens, la figure christique de la brebis ont contribué à fédérer l'opinion française autour de la centaine de paysans menacée d'expulsion : il se jouait là quelque chose de l'identité collective des Français. [voir activité dédiée au paysage]

Le groupe de stagiaires qui a réfléchi à ces questions à Volograd [voir le bilan de ce séminaire] a longuement débattu du rapport à l'espace dans la culture française et dans la culture russe et a formulé quelques hypothèses. Il semblerait que les Français aient un rapport plus continu à l'espace, les Russes plus discontinu. cela pourrait expliquer la polarisation différente de la ville et de la campagne. Pour un Russe, la ville est une valeur, et le village n'en a qu'en tant qu'il est une petite ville. la propreté des centres-villes russes est importante, car c'est un lieu de vie, un lieu humain. La nature est au contraire un vide, qu'on traverse sans s'y arrêter. Elle n'a pas de valeur. Elle n'est jamais véritablement campagne. la campagne, au contraire, est une valeur pour un Français, dont le village constitue l'emblème. Le succès remporté par la concept de "plus beaux vilages de France", de "villages fleuris" montrent l'attachement des Français à la beauté un tantinet proprette, toujours bien domestiquée, de leurs lieux de villégiature ou de vie. C'est en ce sens tout au moins qu'a été analysé le phénomène de rurbanisation, durablement implanté en France.

 

5. Mémoire

 

Le paysage est à l'espace ce que la mémoire est à l'histoire : un jeu complexe de regards individuels et collectifs. Lorsque Jean Ferrat chante "Ma France", il investit ses paysages et son histoire d'un ensemble de valeurs qui reflètent son identité communiste. Au contraire, Renaud, dans "Hexagone", critique la France en adoptant résolument le discours anarchiste. On retrouve des éléments semblables dans les deux chansons, comme la révolution française ou mai 1968, mais investis de sens différents.

L'histoire introduit des ruptures, des déchirures dans le tissu uniforme du temps biologique. Les grands jalons, tels qu'on les enseigne à l'école (voir par exemple cette chronologie pour la classe, ou cette page de vikidia), sont relatifs à un espace culturel donné. Que signifie la date de 476 pour un habitant de la Russie ? Et 1492 ? Le groupe de stagiaires de Volgograd a réfléchi à une date signifiante pour la Russie qui permettrait de délimiter la fin du Moyen Âge (1453 ? 1613 ? 1703 ?) et son début (988 ?). Les événements qui ont eu lieu à ces dates prennent des sens différents selon le point de vue qu'on adopte. Toutes les dates évoquées ont en commun de montrer la complexité du rapport entre occident et non-occident (qui n'est pas tout à fait synonyme d'orient) dans la culture russe. Quelle que soit sa position à son égard, tous les stagiaires russes ont reconnu l'existence de cette polarité dans leur représentation de la culture russe, qui colore aussi la place de la langue française en Russie. Lorsque Tchaadaev rédige ses Lettres philosophiques occidentalistes en français, il choisit cette langue à dessein, par opposition à la langue russe, et marque ainsi durablement la représentation du français dans la culture russe : les slavophiles auront à coeur d'en bannir l'usage.

Mais en rester à ce cliché, au sens photographique du terme, serait simpliste : la mémoire est vivante, et partant elle évolue. La langue française a pu se colorer d'autres valeurs, entrer dans d'autres tensions au cours de l'histoire de la Russie. Pour mesure le travail de la mémoire, on pourra proposer de réfléchir à la mémoire de la seconde guerre mondiale au cinéma, en centrant le propos sur la France, mais en ouvrant également sur la Russie. [voir activité dédiée].

 

Bibliographie / sitographie

 

  • pour une sitographie commentée, on consultera avec profit l'article de Manuela Ferreira Pinto et Haydée Maga, "L’interculturel en français langue étrangère", paru sur le site franc-parler.org.
  • REY Marie-Pierre, Le dilemme russe. La Russie et l'Europe occidentale d'Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Flammarion, 2002
  • LOTAMN Iouri, OUSPENSKI Boris, Sémiotique de la culture russe, trad. Françoise Lhoest, Lausanne, L'Âge d'homme, 1990
  • CARLO Maddalena (de), L'Interculturel, CLE International, 1998. [N.B. : ce livre a été offert par l'Ambassade de France au centre de ressources de l'Université socio-pédagogique d'Etat de Volgograd où il peut être consulté].
  • CUCHE Deny, La Notion de culture dans les sciences sociales, La Découverte, 1996-2010. [N.B. : ce livre a été offert par l'Ambassade de France au centre de ressources de l'Université socio-pédagogique d'Etat de Volgograd où il peut être consulté].
  • JURGENSON Luba, Au lieu du péril, Verdier, 2014.
  • DELERM Philippe, La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, L'Arpenteur, 1997.
  • MAALOUF Amin, Les Identités meurtrières, Grasset, 1998.
  • ZARATE Geneviève, Représentations de l'étranger et didactique des langues, Didier, 2015. [N.B. : ce livre a été offert par l'Ambassade de France au centre de ressources de l'Université socio-pédagogique d'Etat de Volgograd où il peut être consulté].
  • VIRASOLVIT Josette, "Quel interculturel en classe de FLE ? Analyse et proposition de scénarios", Synergies Chine n° 8, 2013, p. 65-81. [disponible en ligne]
  • ABDALLAH-PRETCEILLE Martine, PORCHER Louis, Education et communication interculturelle, PUF, 2001.
  • BYRAM Michael, GRIBKOVA Bella, STARKEY Hugh. Développer la dimension interculturelle dans l’enseignement des langues : une introduction pratique à l’usage des enseignants. Strasbourg, Conseil de l’Europe, Division des politiques linguistiques, 2002 [disponible en ligne]
  • PUREN Christian, "La problématique de la compétence culturelle dans le cadre de la mise en œuvre de la nouvelle perspective actionnelle", conférence du 27 janvier 2010. [disponible en ligne]